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vendredi 19 mars 2021

Pépite lecture tout public


 Il y a comme ça des livres qui nous restent en mémoire

quand tant d'autres se diluent dans l'oubli au fil des nouvelles lectures


Rage, d'Orianne Charpentier

(publié en 2017 aux éditions Gallimard jeunesse, dans la collection Scripto)

appartient à cette sorte de livre dont l'histoire vous accompagne longtemps après



La solidarité des meurtries

Rage, c'est le nom qu'Artémis a trouvé pour sa jeune amie. Elles ont en commun d'être/d'avoir été des MIE (Mineurs Isolés Étrangers). Elles portent chacune un passé violent, indicible.

Si Artémis a repris pied, grâce à sa "puissance infinie de reconstruction", Rage, elle, souffre d'un syndrome de stress post-traumatique et de "dépression hostile". Elle est renfermée, solitaire, dure et froide comme un caillou, parce qu'elle a connu la "déchirure", "l'autre côté du vrai" :

"Le naufrage de son innocence, la guerre, le déchirement de l'exil, les milliers de vies déchiquetées autour d'elle... Toute cette douleur est impossible à exprimer, c'est comme tenter de transformer le bruit des bombes en langage."


La mémoire à vif

Au début du roman, Rage et Artémis se rendent dans un quartier résidentiel de banlieue où un ami-du-petit-ami d'Artémis donne une soirée. Rage s'y rend à contrecœur, inquiète, apeurée même : la musique, les rires, les danses lascives des filles sous les regards attentifs des garçons, tout est menace, tout la renvoie à ce passé odieux où s'est déchaînée la violence animale des hommes.


Lors d'un barrage routier, Rage a été séparée de sa famille par des hommes armés. Mariée de force le soir-même, séquestrée dix jours durant. Dix jours de sévices à la merci de "bêtes au visage d'homme".


La fuite

Mal à l'aise, Rage s'échappe de la fête et trouve refuge dans le petit jardin à l'arrière de la maison. Dans le calme revenu, l'attention de la jeune fille est captée par "un cri de souffrance pure" :

Un chien – une chienne plus exactement – une bête d'attaque, dressée pour le combat, couverte de vieilles plaies, ensanglantée, fuit son bourreau, en trainant de ses dernières forces sa chaîne rompue...



Si vous souhaitez découvrir la suite de ce roman

Sachez qu'il est disponible à la médiathèque Albert-Camus

Au rayon ado, cote RA



Si vous n'en avez ni le temps ni l'envie

que vous désirez simplement qu'on vous raconte la suite

la voici :



La rencontre


Non, la chienne ne veut pas agresser Rage

Elle déboule pour fuir et non pour attaquer. 

Ce n'est pas une ennemie mais une âme sœur

L'identification est immédiate : soudain, il est vital pour la jeune fille de sauver cette bête des mains de son tortionnaire, il est essentiel de maintenir l'animal en vie.



L'allié

Jean, l'ami-de-l 'ami d'Artémis, va comprendre l'importance de ce qui se joue dans le cœur de Rage, bien qu'il ne la connaisse pas. Et elle va lui faire confiance, devinant sans doute qu'il est un gentil, et non un prédateur.

Jean l'accompagne dans une clinique vétérinaire. Il l'aide à se faire entendre du personnel, sert de médiateur. Il se met à son écoute.

Il est aussi calme, doux, posé qu'elle est éruptive.


La distance de sécurité

Rage, qui souhaitait plus que tout au monde "que personne ne s'approche", se laisse apprivoiser, intriguée par ce gentil garçon porté par le souvenir de sa grand-mère – c'est elle qui lui a légué la petite maison où a lieu la fête.

Rage observe le jeune homme...

"Une pensée étrange lui vient : ce qui sépare le plus deux êtres humains, ce n'est pas l'âge, la langue, la fortune ou la culture.

Ce qui les sépare le plus, c'est la souffrance qu'ils n'ont pas partagée."



La réparation


L'animal est pris en charge, opéré.

Dans le couloir de la clinique, Rage veille.

Jean l'accompagne.

L'hémorragie est contenue.

Le chienne ne mourra pas de ses blessures.


La double-peine

La chienne ne mourra pas de ses blessures... mais elle devra être euthanasiée car elle fait partie de la catégorie de chiens d'attaque interdite sur le territoire.

Une fois encore, Rage s'identifie à l'animal :

"Car elle aussi a connu cela ; elle aussi vient d'un monde où les bourreaux et les victimes sont souvent confondus".


Lorsque la jeune femme médecin demande quel nom donner à la chienne, Rage répond spontanément "Rage" – comme elle – ce que Jean a complété par "de vivre".


Le dilemme

Rage - l 'humaine est dévastée, prise entre son désir fou de sauver celle qui incarne son double de malheur et son respect des règles, essentiel pour conjurer le chaos orchestré par les bourreaux :


"La jeune femme médecin a parlé d'une loi. Elle sait ce que ce mot veut dire, elle répugne à l'idée d'en enfreindre. Pas par crainte d'un châtiment mais parce que, à présent qu'elle se sent guérir sur cette terre nouvelle, elle veut en suivre les sillons. Elle veut y vivre en harmonie, selon les règles. Elle qui vient d'un pays où l'État se conduit en bourreau, où tous les droits sont bafoués, elle a soif d'une justice qui vaudrait pour tous."


Mais face à ce choix de se conformer à une justice protectrice, il y a Rage-la-chienne, toute la charge émotionnelle qu'elle incarne :

"Elle ne peut pas l'abandonner à son sort , après une vie passée à souffrir, sans la douceur d'une voix amie.

Ce serait comme abdiquer devant le mal et le malheur, ce serait comme saluer le triomphe des ténèbres.

Elle sent qu'elle ne s'en remettra pas si elle le fait, parce qu'elle même est une proie des ténèbres et qu'aucune complicité n'est possible avec elles, à moins d'accepter de s'y engloutir."


Les failles providentielles

La nuit avance. Le sort de la chienne semble scellé.

Mais la discrétion de Jean, son calme, ne relèvent pas de la passivité ni de la soumission à un ordre établi : le jeune homme a longuement recherché sur le net des textes de loi relatifs à la détention de chiens d'attaque ainsi que leurs éventuelles failles. Et il trouve.

Rage ne sera pas euthanasiée.

Lorsqu'elle se jette contre les barreaux de sa cage puis sur la jeune fille, ce n'est pas pour la déchiqueter mais pour lui manifester affection et gratitude.


L'adoption

Une adoption est envisageable. Jean accepte d'héberger l'animal – Rage ne peut pas la prendre en charge car elle partage un studio avec Artémis..

Les jeunes gens quittent la clinique, salués par la vétérinaire d'un

"Et maintenant les amoureux, allez, ouste"

qui trouble Rage. Et être troublée la place dans une situation douloureuse :


"La vérité, c'est qu'elle perçoit ce sentiment comme une faiblesse. Et dans son monde à elle, être faible est une promesse de souffrance."



La réparation

De même que Rage, lorsqu'elle s'appelait encore Asabé, a connu une nuit de fin du monde – cette nuit de la Déchirure – la nuit qui vient de s'écouler est celle d'une possible réparation, grâce à Rage-la-chienne et à Jean, qui lui dit : "[...] il faut faire avec ce qu'on perd... Et avec ce qui nous reste."


Le choix

Selon lui, la vie n'est pas une tragédie car la tragédie est du théâtre (une des passions de sa grand-mère décédée), une pièce dans laquelle "les êtres humains sont les jouets des dieux. Rien ne peut changer leur destin, aucun effort, aucune vertu. [...] je crois que les êtres humains ont le choix. Qu'ils sont responsables de leurs actes, qu'ils ne peuvent pas s'en prendre aux dieux..."

Si ce discours heurte la jeune femme, il fait cependant son chemin dans ses réflexions, d'autant qu'il émane d'un ex-enfant pianiste virtuose qui a perdu 3 doigts dans un accident domestique.


Le dénouement

L'histoire s'achève sur Jean et Asabé marchant main dans la main, pudiques mais déjà liés. C'est doux, beau, apaisé. D'autant qu'Asabé "n'a pas l'habitude de conjuguer au futur. C'est un émerveillement et une terreur."



Ce court roman est un petit bijou, sans bien-pensance mais profondément humain, dans lequel les victimes ne sont pas nécessairement faibles et sympathiques.

Parce que l'auteur ne se retranche pas derrière une quelconque idéologie mais explore l'humain dans son inévitable complexité, cette histoire est profondément troublante et attachante.

® Tous droits réservés

mercredi 25 novembre 2020

Un roman ado enchantant : Âge tendre, de Clémentine Beauvais




C'est une pépite de la collection Exprim

Un esprit vintage ET actuel, comme un vinyle

Un clin d'œil tendre à une époque tapageuse

C'est yéyé et stylé

Ça serait dommage de passer à côté !




Présentation de l'éditeur :

La Présidente de la République l'a décidé : tout élève doit faire, entre sa troisième et sa seconde, une année de service civique

Valentin n'a pas de chance : ses vœux ne sont pas respectés, et il est envoyé dans le Pas-de-Calais, dans un centre pour personnes âgées atteintes d'Alzheimer, minutieusement reconstitué pour ressembler à un village des années 60

Sa première mission semble assez simple : écrire une lettre à une pensionnaire qui a répondu à un concours dans un Salut les Copains de 1967, pour lui annoncer que, malheureusement, Françoise Hardy ne va pas pouvoir venir chanter pour elle. 

Sauf que c'est difficile d'annoncer une telle mauvaise nouvelle. Alors il annonce l'inverse. Françoise Hardy viendra !


Ce roman ressemble aux films de Jacques Demy : apparemment joyeux, pétillant, mais pas si léger que ça et certainement jamais superficiel.

Le roman s'ouvre sur une circulaire de l'Éducation nationale détaillant les modalités et enjeux du serci.

Connaissez-vous le serci ?

Il s'agit du Service Civique, un stage obligatoire d'une durée d'1 an, entre la fin de la 3ème et l'entrée en seconde. Les élèves sont censés recevoir une affectation qui prend en compte leurs centres d'intérêt ainsi que leurs aptitudes. Ils peuvent se retrouver dans n'importe quelle région de France mais ils sont pris en charge par l'État qui leur offre un hébergement. Un éducateur chapeaute chaque petite communauté (constituée d'une 1/2 douzaine de stagiaires).

Au cours de cette année un peu particulière, les élèves sont priés de rédiger un compte rendu de 30 pages environ, détaillant leurs observations et acquisitions en termes de "savoir-être" et "savoir-faire".

Valentin : un stagiaire atypique, drôle et attendrissant

Qu'il est attachant, ce Valentin multi-phobique, très arrêté sur ses points de vue et tourmenté par les effets de son hypocondrie ! Un gars mal en point dans une situation familiale qui le hérisse.

On découvre un ado replié sur lui-même, qui ne regarde pas vraiment les personnes autour de lui, qui a de grosses difficultés avec les interactions sociales, qui est très ritualisé.

On se doute que ça va être "compliqué" pour lui, ce fameux serci !


L'Unité Mnémosyne : un EHPAD qui fait comme si...

Valentin est affecté à l'Unité Mnémosyne des Hauts-de-France, à Boulogne-sur-Mer, fort loin d'Albi et de son Occitanie natale. Il s'agit d'un Ehpad pour personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer. Les résidents se voient offrir un cadre de vie qui reproduit à l'identique celui de leur jeunesse.

Un rapport de stage circonstancié

Valentin va "s'approprier" son serci – c'est le moins que l'on puisse dire : au lieu de la trentaine de pages attendues, il rend un document de 378 pages (il a un peu "dépassé"- précise-t-il, très ingénu).

Prenant au mot les instructions bureaucratiques de la circulaire, il va "se développer en développant des compétences de tous ordres". Alors il raconte, avec de moins en moins de naïveté et de plus en plus de vocabulaire.


Une expérience originale

Compte tenu de la personnalité carrée et introvertie du jeune homme, de ses multiples angoisses, attaques de panique et de sa peur des "personnalités non conventionnelles", on se dit que cette histoire a déjà un gros potentiel. On se doute que Valentin va évoluer, que les situations, les péripéties vont entraîner de sacrés changements.

Il va découvrir Françoise Hardy, les années 60-70, les robes Courrèges, les films de Jacques Demy : toute une époque nettement plus colorée et joyeuse – du moins pour ce que l'Unité Mnémosyne choisit d'en montrer.



En attendant Françoise Hardy

Valentin va se lier profondément avec sa tutrice, 

le Dr Sola.


Il va apprendre à jouer de la guitare.

      Il va se travestir,

                 s'exposer,

                           se mettre à chanter

                                    et à enchanter le quotidien de ses colocs 

                                             tout comme celui des pensionnaires de Mnémosyne.

Il va découvrir le travail d'écriture,

                   la nécessité d'être capable de nommer,

                                                                      de décrire,

                                                                                    de faire des choix narratifs.


Avide de beauté, de fidélité, de confiance, de stabilité et d'engagement,

il va se former en s'appuyant :

              sur sa découverte de la Françoise Hardy des années 60 (Elle sera sa muse et son maître de vie)

              sur la mémoire d'une époque disparue (merci YouTube et l'INA),

              sur de vieilles personnes en fin de vie, à la mémoire incertaine

              sur des décors : tout un monde factice censé apaiser les résidents.


Mais à la fin de cette histoire, 

             Valentin aura appris à faire la part des choses et des situations 

             et à tenir compte de la complexité des relations humaines. 

             Une belle sortie de chrysalide.


"Souvenirs, souvenirs"

Mais non ! Ce n'est pas un livre passéiste ! Non ce n'était pas forcément "mieux avant". Et Clémentine Beauvais aborde des thèmes très contemporains : les questions de genre, les familles recomposées, l'importance des réseaux sociaux, la société des apparences et des normes.


"C'est extra"

Âge tendre est un roman tout à la fois solaire et grave, subtile et tendre, beau et triste. Comme une chanson de Françoise Hardy.

C'est un roman addictif, pétillant, malicieux, intelligent, drôle. Comme un roman de Clémentine Beauvais.

L'auteure

® Tous droits réservés